Différencier récit interne et récit externe


#1

When you write a story, you’re telling yourself the story. When you rewrite, your main job is taking out all the things that are not the story. Your stuff starts out being just for you, but then it goes out. — Stephen King

Bonjour à tous,

Quelque chose a retenu mon attention dans L’Argent de Zola. Une petite trouée dans son esprit d’écrivain. Je vous demanderai de lire l’extrait suivant, et de repérer si une phrase en trop se serait glissée dedans.

C’était rue de Babylone que demeurait le marquis de Bohain. Il occupait les anciennes dépendances d’un grand hôtel, un pavillon qui avait abrité le personnel des écuries, et dont on avait fait une très confortable maison moderne. L’installation était luxueuse, avec un bel air d’aristocratie coquette. On ne voyait, du reste, jamais sa femme, souffrante, disait-il, retenue dans son appartement par des infirmités. Cependant, la maison, les meubles étaient à elle, il logeait en garni chez elle, n’ayant à lui que ses effets, une malle qu’il aurait pu emporter sur un fiacre, séparé de biens depuis qu’il vivait du jeu. Dans deux catastrophes déjà, il avait refusé nettement de payer ses différences, et le syndic, après s’être rendu compte de la situation, ne s’était pas même donné la peine de lui envoyer du papier timbré. On passait l’éponge, simplement. Il empochait, tant qu’il gagnait. Puis, dès qu’il perdait, il ne payait pas : on le savait et on s’y résignait. Il avait un nom illustre, il était extrêmement décoratif dans les conseils d’administration ; aussi les jeunes compagnies, en quête d’enseignes dorées, se le disputaient-elles : jamais il ne chômait. À la Bourse, il avait sa chaise, du côté de la rue Notre-Dame-des-Victoires, le côté de la spéculation riche, qui affectait de se désintéresser des petits bruits du jour. On le respectait, on le consultait beaucoup. Souvent il avait influencé le marché. Enfin, tout un personnage.

On est d’accord que cette dernière phrase est de trop ?

Zola écrivait des notes préparatoires pour fixer les grandes lignes de ses récits. “Your stuff starts out being just for you.” En voici un exemple :

Le roman doit être ceci : illustrer le milieu peuple, et expliquer par ce milieu les mœurs peuple ; comme quoi à Paris, la soûlerie, la débandade de la famille, les coups, l’acceptation de toutes les hontes et de toutes les misères vient des conditions mêmes de l’existence ouvrière, des travaux durs, des promiscuités, du laisser aller.

Zola se parle à lui-même, se concerte, décide des points qui devront être traités lors de l’écriture définitive. Seulement, dans le premier extrait que j’ai mis, il me semble qu’un élément de ces notes préparatoires s’est glissé dans le texte, et pour moi il fait tache. Est-il besoin de préciser que le personnage est “tout un personnage” après une dizaine de lignes expliquant qu’en effet, il est tout un personnage ? L’extrait ne perd RIEN si on enlève cette petite phrase.

J’ai eu l’impression (peut-être vous aussi) en lisant l’extrait d’être trop rentré dans la pensée de Zola au travail, et non dans le récit à proprement parler. When you rewrite, your main job is taking out all the things that are not the story. Ceci donne l’impression d’une légère inattention, d’un certain manque de confiance en soi (“Bordel, j’ai pas assez démontré que le personnage était tout un personnage…”).

À nous maintenant d’arriver à faire la part entre l’histoire qu’on se raconte, et l’histoire telle qu’elle doit être “livrée” à l’imagination du lecteur. Et cela rejoindrait le conseil suivant : si on a le moindre doute concernant l’utilité et/ou l’importance d’une phrase par rapport au contexte que l’on a créé, on la supprime.

Le lecteur ne voit jamais l’écrivain se parler à lui-même. Tout ce qui concerne la préparation d’un roman reste dans les coulisses.

Enfin, tout un conseil.


#2

Merci pour ces réflexions (le titre me laisse un peu perplexe mais j’ai compris le propos par la suite). Cette dernière phrase de Zola, si elle ne me choque ni ne me dérange, n’est en effet pas absolument nécessaire. Cela me fait penser à une remarque faite par un éditeur (éditions de l’Observatoire) : le lecteur ne doit pas sentir les efforts de l’écrivain pour arriver au résultat qu’il espère.
L’écrivain doit en effet supprimer beaucoup beaucoup beaucoup dans son manuscrit. Pour avoir écrit plusieurs nouvelles (prochaine parution dans la revue L’Ampoule, éditions de l’Abat-Jour, décembre 2018 !) avec des consignes de longueur, je trouve qu’une telle contrainte est très positive car cela oblige à choisir le mot juste et ôter tout ce qui déborde.


#3

Je comprends ton point de vue, mais c’est un peu comme le parfum : ça n’apporte rien de tangible, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut absolument s’en passer. Il y a dans tout bon livre des passages que d’aucuns pourraient qualifier de “gratuits”, qui ne servent aucune fonction précise mais nimbent le reste du livre d’une très légère teinte. Ta phrase a priori en trop est peut-être une ironie de l’auteur qui se moquerait de la fatuité de son personnage, ton que le “extrêmement décoratif” quelques lignes plus haut peut également suggérer.


#4

Une petite odeur qui fait tache en fin de paragraphe. On dirait une note de bas de page qui s’est évadée du bas de la page. À défaut de s’en passer, peut-être qu’elle passerait mieux au sein du paragraphe en effet, cachée dans les circonvolutions (effluves) du portrait. Parce que là ça sonne un peu comme un ajout en fin de discours : “Ah parce que oui faut que je vous dise…”