Je lis donc je suis


#1

Cher ami,
Quelles sont donc tes lectures en cours et à venir ?
Quelles lectures t’ont indélébilement marqué ? Et pourquoi ?
Et inversement, quelles lectures a-t-on pu te recommander et qui t’ont désastreusement déçu ?
Voilà de quoi nous connaître et échanger…


#2

Pour ma part, parmi ce qui m’a bouleversé, volontairement en vrac :

Yann Queffélec, Les Noces barbares (de la marqueterie littéraire au service d’une histoire poignante d’un enfant mal-aimé)
Céline, Le Voyage… (l’oralité, le style, les uppercuts à chaque page, la noirceur si bien-mal écrite qu’elle en est belle)
Flaubert, Mme Bovary (Mme Bovary c’est nous)
Romain Gary, La vie devant soi (Gary est un enfant)
Philipp Roth, Pastorale américaine (la puissance psychologique des personnages, et partant, une fresque de la société américaine)
Gabriel Tallent, My absolute darling (1. l’auteur a sûrement des yeux bioniques pour décrire ainsi les lieux et les armes et la végétation et les mouvements… 2. une grande violence qui prend aux tripes)
Boualem Sansal, 2084 (une dystopie d’une rare intelligence et une maîtrise stylistique admirable. Et les risques vitaux que prend l’écrivain, quel courage !)
Nabokov, Lolita (une écriture géniale, l’audace du sujet et son traitement, le côté si perturbant d’une telle histoire racontée à la première personne)

A propos d’un livre vendu par palettes et que j’ai détesté :
Laëtitia Colombani, La tresse (ok le propos est intéressant et l’histoire en trois lieux pas mal tressée, mais l’écriture est pathétique de naïveté, de simplisme, et surtout chaque allusion est accompagnée d’une explicitation, car l’auteure a trop peur que son lecteur / sa lectrice ne comprenne pas).

Tout récemment : S. King, Colorado Kid

Deux lectures en cours :
S. Tesson, Un été avec Homère (agréable à lire, mais honnêtement je n’ai presque rien appris - idéal pour celui ou celle qui connaît très peu l’Iliade et l’Odyssée)
Brigitte Kerber, Jours brûlants à Key West (sur le séjour de F. Sagan en Floride, 1955 - j’ai aimé Bonjour Tristesse, j’ai voulu lire ce nouveau roman - Pour l’instant rien de tenscendant)

Très bientôt :
Boualem Sansal, Le train d’Erlingen
G. Pérec, Les Choses
Peut-être Zola, La Terre (sur les conseils de Florian, ici présent, le grand lecteur boulimique d’Emile)

(Ah… et puis… j’aime bien ce que j’écris… du moins tout ce qui ne finit pas à la corbeille - et la corbeille est pleine. En plus, il y a ce que j’aimais bien et qui, avec le recul, m’apparait comme méritant… bah la corbeille !)
(Et… J’adore ce que je prévois d’écrire - ça durera pas toujours.)


#3

Salut Christophe,

Ravi de te retrouver ici. Je viens de finir « Terminus radieux » d’Antoine Volodine. C’est un auteur inclassable. Son œuvre est très personnelle, très courageuse, très authentique. Il va me falloir encore du temps pour bien assimiler la portée de ce livre. J’ai été enchanté par son style et son imaginaire, mais ce qui « reste longuement en bouche », après avoir refermé ce roman, c’est le message de la longue agonie d’une civilisation qui pourrait être la nôtre sans vraiment l’être. Une espèce de dystopie très pessimiste. Bref, j’ai adoré.

J’ai commencé « Le port intérieur » du même auteur. Je te dirai ce que j’en pense bientôt.


#4

J’ai créé une nouvelle catégorie intitulée “Vos lectures” pour ce genre de discussions, mais je n’arrive pas à transférer ce sujet dans cette catégorie. Christophe, en tant que créateur du sujet, as-tu cette possibilité ? (C’est juste mon côté maniaque qui s’exprime ici, j’aime quand un forum est bien rangé.)


#5

Voilà qui est fait, tout bien rangé.
Thibault, je serai très heureux de lire tes réponses aussi.
Laurent, merci pour ta réponse ; je pense aussi découvrir Volodine - Thibault m’en a déjà parlé, à propos des différents modes de narration de cet auteur.


#6

La Terre (1887) de Zola m’a beaucoup plu. C’est souvent avec le temps que certaines lectures se révèlent et plus le temps passe (bon, je l’ai fini hier), plus je le range parmi ses meilleurs, à côté de Germinal, La Bête Humaine et L’Assommoir. Il a une vraie force romanesque, les personnages crèvent la page, les enjeux forts – partage des terres, luttes familiales, désir de possession (les femmes et la terre) – font de ce livre, grâce à l’énergie qui le traverse, un véritable chef-d’œuvre. Certains passages (je ne spoilerai pas) sont gravés en moi à la manière d’un film culte. On retient Zola souvent par ses longues descriptions, mais d’un point de vue romanesque et intrigue, c’était un formidable conteur.


#7

Bonjour à tous,

Côté lecture, J’ai bien aimé -My Absolute Darling-. La force des personnages, le style. J’ai aussi aimé le court roman -Fils du Feu-dans un style plus classique. Je lis actuellement -Ecoute la ville tomber- de Kate Tempest. J’ai un peu de mal avec la forme. Et dans un autre genre encore, j’ai savouré -Buveurs De Lumière- de Jenni Fagan. Voilà!
Depuis peu, en écrivant, je rapprends à lire. Avec un regard analytique. Du fait, ça devient difficile de faire des choix, la lecture devient de moins en moins spontanée. Lire pour écrire. Je projette de relire - La Route- qui m’avait fait grande impression. Le relire avec un autre regard, pour voir si cette impression demeure.


#8

Bonjour Gil. A propos de La route de Cormac McCarthy, on pourrait le lire à peu près en parallèle afin d’en discuter (par exemple pour mi décembre ?). D’autres lecteurs intéressés ? Parmi les Américains, je lirais bien aussi Kerouac.
Comme toi, Gil, écrire me fait lire autrement, et vice versa (d’où ma critique de La Tresse).


#9

La Route est très bon. Si vous avez aimé le film, vous ne serez pas déçus.


#10

La Route est sur ma liste. Ça fait 3 !


#11

Personnellement, je n’ai pas vu “La Route” en film. En général, les films me déçoivent toujours après avoir lu le livre initial. Surtout un livre comme celui-ci qui, à priori, “fait confiance au lecteur” d’après mes souvenirs. Je garde l’impression d’un livre qui montre beaucoup avec peu de moyens et une langue terriblement poétique. Qui fait travailler l’imaginaire du lecteur. Un road movie post apocalyptique. Pour la proposition de Christophe, j’ai un peu de mal avec les dates (mi décembre), mais oui, pourquoi pas.


#12

Bonjour Christophe,

je viens de ressortir le livre (La Route) de ma bibliothèque. Livre primé en 2007 (Pulitzer). Court mais dense !


#13

Salut Christophe et les autres,
Comme toi, j’aime beaucoup P. Roth et R.Gary. Pour Roth, “Le théâtre de Sabbath” est celui que je préfère. Il pousse la psychologie du personnage à un très haut degrés dans ce roman. Les 60 premières pages peuvent déstabiliser mais la suite est incroyable. Pour Gary, il y en a beaucoup que j’adore. Mais, celui là est peu évoqué " Les clowns lyriques". J’ai l’impression qu’il se rapproche un peu de l’humour de Céline. C’est un de ses romans les plus drôles et, “en même temps…” un de ses plus noirs. Enfin, ce roman se détache beaucoup de ses autres livres à mon avis et de son humour moins sombre habituellement.
Ensuite, la majorité des romans de Céline, notamment “Mort à crédit” (le second et le meilleur pour moi) mais je conseille de lire avant" voyage au bout de la nuit" si ça n’est pas déjà fait. Pour moi, Céline, au delà de son style… excelle aussi par son humour (très noir) , burlesque et beaucoup d’autodérision. Il faut lire dans “Mort à crédit” la façon dont il parle de lui durant son enfance, adolescence,… Il est dur avec tous (il massacre sa famille)mais ses saillies les plus cruelles sont souvent à son égard. Bien sûr, l’homme est abject. Je passe ses torchons. Mais il a écrit de très bons romans après guerre également. Etant avec les nazis en Allemagne, il était aux premières loges pour décrire la panique de l’Allemagne en 1945, les bombardements,…
Proust et la force de chacun de ses personnages. Chez lui, les personnages secondaires, par exemple, sont d’une grande richesse. Balzac (Je recommande le trio " père Goriot", " Illusions perdues" et “splendeur des courtisans et misères des courtisanes” qui doivent se lire à la suite et sans pause, à mon avis. Le meilleur souvenir de lecture de Balzac, ça fourmille d’intrigues. Mme Bovary (chaque mot est à sa place, un modèle d’écriture.)
Dostoïevski, j’aime tout sauf un qui dénote: “Le joueur”. Soit j’ai rien compris au livre, soit il a fait écrire son neveu à sa place… ou il n’était pas en grande forme ? ça arrive même aux meilleurs…
Parmi les vivants, Pascal Quignard (ses romans (“Les solidarités mystérieuses”, notamment) ou ses sorte de traités comme “dernier royaume”, je suis en train de lire le tome 10 d’ailleurs), Kundera , “Boussole” (Mathias Enard): c’est un sacré bordel mais j’ai apprécié. On apprend beaucoup de choses sur l’art et l’Orient.
“Limonov” de E.Carrère: l’histoire de la Russie et URSS de 1945 à 2000 romancée. “Le Royaume” du même auteur: de l’histoire de la religion catholique menée comme une enquête. Puis, n’ayant aucune formation religieuse, je connaissais rien sur le sujet. Même si les passages où l’auteur intervient directement ont tendance à m’énerver, le reste me plaît beaucoup. “La femme fuyant l’annonce” de David Grossman: En Israël, un des enfants de la famille doit partir faire son service militaire. J’ai aimé ce roman sous forme de longs dialogues ininterrompues si ma mémoire est bonne. J’ai été déçu par les autres romans de ce même auteur.
Homère, j’y arrive pas à me projeter dans son univers. J’ai lu Tesson comme toi. ça a été mieux par son intermédiaire. (une sorte de vulgarisation des deux livres)
Ulysse de Joyce, j’ai abandonné au bout de 150 p. Perdu. Je retenterai (décidément, Ulysse et moi, ce n’est pas le grand amour…
Montaigne, je décroche très vite. Je crois que c’est à cause du français de l’époque. On m’a expliqué qu’il y avait des versions avec le français d’aujourd’hui. Dans mon cas, ça pourrait peut-être fonctionner.


#14

Bonjour Cyril,

C’est marrant que tu cites Le joueur de Dostoïevski. Je sais que ce n’est pas son plus grand roman mais je l’ai lu et beaucoup apprécié. Mais c’était une lecture d’adolescence. Peut-être qu’un regard plus mature me fera reconsidérer cette appréciation…
Limonov de Carrère m’intrigue. J’ai été impressionné par L’Adversaire du même auteur. Je vais me laisser tenter (je suis dans une phase russophile en ce moment).


#15

Bonjour Christophe,

Après, c’est très subjectif. Puis, c’est facile de critiquer…C’est un auteur que j’aime beaucoup et c’est peut-être pour cette raison que la déception a été plus grande. Même si je l’ai terminé (il est court comme roman en plus, si ma mémoire est bonne), je n’ai pas accroché. Je n’ai pas trouvé les personnages subtils de ses autres romans (ce n’est que mon avis). En revanche, je crois qu’il s’est beaucoup inspiré de son vécu pour ce livre, notamment son plaisir pour les jeux et une liaison amoureuse, je crois. Ado, je ne connaissais même pas Dostoïevski. Pas grand monde d’ailleurs… Je suis un lecteur tardif… Peut-être que l’univers du jeu m’aurait davantage intéressé si je l’avais lu plus jeune ?
Oui, Limonov, s’il fallait en garder un de Carrère, c’est celui-là que je prendrai.
J’ai également beaucoup aimé lire “l’Adversaire”. Avec Limonov, tu navigues entre l’Histoire, le milieu de la littérature (Limonov est un auteur), la politique (Limonov est aussi un politique et plein d’autres choses… C’est dense et clair. Je suis incapable de lire un essai sur l’Histoire par exemple. En revanche, quand c’est romancé, ça change tout. Après avoir lu ce livre, tu auras une bonne connaissance de la Russie et de l’U.RSS de 1945 à 2000 et sûrement pris beaucoup de plaisir. Bonne lecture.


#16

PS: “Les noces barbares” m’ont beaucoup marqué aussi.


#17

Georges Perec, Les Choses :
Première moitié : C’est excellemment vrai, donc cruel. Ce sont les années soixante, et ce sont aussi les années 2000. Passage à l’âge adulte, vie professionnelle, consommation (Les choses…), frustrations, vie de couple, relations sociales, la guerre lointaine, questions existentielles, etc., tout est là. Chaque mot est juste, chaque idée, surtout, renvoie le lecteur à sa propre vie (enfin c’est ce que je ressens - G. Pérec parle-t-il de moi ? Impossible bien sûr…). Il ne se passe rien, rien de grave, rien de bien, et la tension monte à mesure que les années passent.

Je me dis donc que chaque jeune qui fête ses dix-huit ans devrait recevoir de ses parents ou de l’Etat-providence ce livre-là. Mais il ne comprendrait pas, hélas - trop tôt. Aussi faut-il le (re)lire plus tard - mais c’est déjà trop tard.


#18

Pour “Limonov”, je voulais répondre à Laurent, désolé pour la confusion de prénom.


#19

J’ai récemment lu un excellent livre, L’Usage des ruines, de Jean-Yves Jouannais, paru aux éditions Verticales. Si vous aimez les paradoxes ironiques d’Enrique Villa-Matas, vous aimerez assurément ce livre.


#20

Merci @thibault, je ne connaissais pas cet auteur. Comment as-tu eu vent de ce roman ? Je propose qu’on précise, quand on peut, d’où viennent nos idées de lecture : une émission télé ou radio, un film dont on veut lire le roman d’origine, une recommandation, etc.
Ces trois derniers jours, je viens de lire, comme prévu, le Train d’Erlingen de Boualem SANSAL. J’avais déjà été impressionné par 2084 et je souhaitais donc lire encore ce grand intellectuel algérien, franchement intéressant et courageux. @florian m’en avait dit plutôt du bien. Alors voilà : c’est un roman assez exigeant (des réflexions en lien avec Thoreau, Kafka, Buzzati…), à la structure vraiment particulière et complexe (une partie épistolaire, des chapitres comme des notes pour un futur roman prévu par la narratrice, des notes de lecture, le tout en deux parties : I) La réalité de la métamorphose… II) La métamorphose de la réalité). L’intrigue : une petite cité allemande, Erlingen, est assiégée par un ennemi soit invisible soit fantasmé ; un train est censé venir délivrer la population (à moins qu’il ne s’agisse de la diviser, la déporter…). Le propos sous-jacent : la faiblesse des démocraties occidentales face à la montée de l’islamisme.
J’ai beaucoup aimé ce livre qui est intellectuellement stimulant. Dès le prologue, Sansal prévient qu’il est ardu et que la quête de la vérité ne saurait être simple, linéaire, selon un fil romanesque classique. Ça ne se lit pas pépère sur la plage, mais si on veut réfléchir à de tels sujets sans lire des essais politiques, philosophiques, journalistiques, historiques (ce que je fais par ailleurs, professionnellement), alors passer par ce genre de roman puissamment éclaté est une bonne option.