Le fond, la forme et les équarrisseurs de talent


#1

La Lettre circulaire du 16 octobre 2018.

Qu’en pensez-vous ?


#2

Je ne comprendrai jamais cette distinction entre le fond et la forme.

Moi aussi, en littérature ça m’a toujours semblé indissociable. Je ne pourrais pas dire « j’ai bien aimé l’histoire, moins la manière de la raconter » ou l’inverse (même si je préfèrerais dire l’inverse, de la même manière que je m’attache toujours un peu moins aux graphiques qu’au gameplay).

Cette intrication ou entanglement (il faut bien convoquer la physique quantique pour l’expliquer) me rappelle, à un autre niveau, l’indissociabilité des personnages et de l’histoire : les personnages sont l’histoire, changer les personnages revient à changer l’histoire, changer l’histoire revient à changer les personnages (McKee)

On ne dirait pas comme ça mais il suffit d’essayer avec n’importe quel fait divers et ça se vérifie comme Thalès et Pythagore (ça marche bien, par exemple, avec Xavier Dupont de Ligonnès).


#3

Il faut avoir une vision holistique de l’œuvre. Ta référence aux jeux vidéo est intéressante. Je regrette parfois que les jeux vidéo soient un peu schizophrènes : l’histoire est conçue par une équipe, le gameplay par une autre, et le jeu final exprime une morale que chaque action du joueur contredit.


#4

Victor HUGO : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. »


#5

Le fond et la forme sont indissociables ; toutefois, on peut trouver que le propos d’un roman est intéressant mais que l’écriture est faiblarde (je pense immédiatement au roman La Tresse).


#6

Pour moi aussi, le fond et la forme me semblent être la même chose, me semblent appartenir à la même œuvre que j’ai sous les yeux. Zola ne peut pas rendre compte de la vie paysanne en écrivant qu’ils sont mal polis, vulgaires et assoiffés de sexe ; il doit créer des dialogues débordants de vie, intégrer des “putains” et des “salopes” à quasiment chaque dialogue (La Terre en est “gorgée”). De la même manière qu’un documentariste doit se débarrasser de tout obstacle d’accès au réel, avec par exemple une sobriété de narration (quitte à n’en avoir aucune, les images parlent d’elles-mêmes), un romancier naturaliste ou réaliste, même de fiction (surtout de fiction), doit rendre compte de la réalité dans ce qu’elle a de plus… réel, quitte à la faire passer pour crue, décevante, banale (mais le lecteur est sauvé tant que l’auteur échappe à ces qualifications). De cette manière, en reprenant une fameuse formule, le fond remonte à la surface, cette dernière étant libérée d’immondices et autres rides empêchant la contemplation de l’eau (il n’y a pour moi rien de pire qu’un écrivain dont la surface du lac est bourrée de débris empêchant d’apercevoir les trésors immergés ; le lecteur n’est pas un éboueur marin, le lecteur doit être en stage d’exploration marine). Le romancier est un photographe, et plus sa lentille sera propre, mieux il servira sa cause.

Quand on a dit ça, on serait tenté de dire que l’histoire existe d’elle-même et qu’il suffirait de passer à côté pour en être témoin. Or, il faut bien un acteur, vecteur, pour la restituer. Un photographe, un romancier, un cinéaste… Et ces artisans ont bien besoin d’images, de mots… En cela, même le plus sobre des romanciers doit se servir de mots, et c’est ce choix même qui constitue l’importance de la forme. Un mot de trop ou de moins, un cadrage raté, suffisent pour déformer gravement la réalité qu’on veut figer.

Le problème n’est donc pas si simple. Plus la forme doit être discrète, plus la difficulté est grande, le fond étant là, n’attendant qu’une chose, être vu sous le bon angle. On peut en effet poser le problème sous d’autres termes : non une opposition fond et forme, mais une opposition entre sujet traité et regard de l’auteur (un même sujet peut être traité de mille manières suivant qui la traite). Dans ce cas, le fond reste le même, c’est-à-dire qu’il désigne la réalité, bêtement, et c’est la forme qui vient renseigner sur les intentions de l’auteur. Même un Zola qui peut prétendre n’avoir pas d’intention particulière (je suppute, puisqu’il est naturaliste, scientifique, il décrit), n’échappe pas à l’image qu’il renvoie en tant qu’auteur, dans ces images qu’il choisit de montrer. Après tout, qui nous oblige à montrer ce qu’on a l’outrecuidance de vouloir montrer ? C’est en ça que le choix des sujets est directement lié à la forme. Dès que l’on pose un regard sur le monde, on devient partie prenante.

Chaque mot est un représentant du réel. Je peux détester un mot, cela ne fera pas disparaître la réalité qu’il désigne. Rien ne sert de décapiter Catherine Laborde quand elle annonce mauvais temps. Voilà ce que les écrivains comme Zola répondent à leurs opposants. Briser le miroir fait disparaître le reflet uniquement, détruire un thermomètre ne fait pas changer la température, et ainsi de suite. Mais ce sont les seules choses que nous avons à portée de main pour évacuer nos frustrations. Jouer aux fléchettes sur une image de son patron est inutile, brûler la photo d’une ancienne amoureuse est inutile. Et c’est foutrement utile.

“Writing is useless, but it’s damn important.” Philip Roth


#7

Bonjour à tous,

Je suis nouvelle ici mais je te suis Thibault, grâce à tes vidéos sur Youtube, depuis un moment.

Cette discussion tombe à pic pour moi car, pas plus tard que ce matin, j’ai pu entendre une personne qui travaille dans le monde de l’édition me dire que les fautes d’orthographe n’ont aucune importance en littérature. “Des auteurs géniaux font trois fautes par mot mais on lit quand même tellement le fond est incroyable.” Personnellement, je suis restée bouche-bée. J’ai pensé ironiquement : “Je comprends maintenant pourquoi j’entends de plus en plus de lecteurs rager contre la multitude de fautes qu’ils trouvent dans les livres, et se demander si les maisons d’édition ont encore des correcteurs.”

Quelle est votre position sur ce sujet? Pour les personnes sur ce forum qui sont publiées, le monde de l’édition vous semble-t-il répondre à cette philosophie du “On peut écrire les mots comme on veut tant que ça continue à véhiculer une idée”?

Je ne sais pas si la personne était sincère dans ses propos ou si elle a jugé bon de me convaincre de ne plus corriger mes fautes (parfois nombreuses je le reconnais aisément :slight_smile: ) histoire de saboter mon travail mais, je dois dire que cela m’a quand même un peu scotché.

Merci à vous et à bientôt!


#8

Bonjour Coral, sois la bienvenue dans ce forum.

En effet, l’orthographe ne compte pas (Fitzgerald en avait une catastrophique) tant qu’il y a du génie. On peut toujours la corriger avant publication, ce que font les maisons d’édition (certaines le font mal, je te l’accorde). C’est sans doute ce que cette personne a voulu te dire.

Après, mieux vaut encore avoir les deux : le génie et l’orthographe.


#9

Merci Thibault de ta réponse.

“L’orthographe ne compte pas tant qu’il y a du génie”.

Désolée Thibault mais je ne comprend pas.

Je viens de lire le projet de charte des auteurs indépendants. La première chose qui leur est demandée est de respecter les règles de l’écrit en traquant les fautes, en investissant dans des correcteurs informatiques et des correcteurs professionnels.
Les “génies” de notre époque, qui choisiraient l’auto-édition comme mode de publication, devraient donc ne pas se sentir concernés par cette charte puisque, protégés par leur génie, ils pourraient toujours justifier que les fautes sont secondaires.
Alors la charte pour rendre crédible les auteurs indépendants s’adresse à qui ? À ceux qu’on qualifierait de médiocres ? Ceux qui n’auront pas le droit d’arguer de leur génie pour se soustraire aux règles qu’on impose au commun des mortels ?

Si je peux tout à fait comprendre le challenge que représente les règles d’écriture pour les personnes dyslexiques, je ne peux comprendre qu’au XXIè siècle, le génie (supposé ou réel) soit encore un argument de “passe-droit” en quelque sorte.

Fitzgerald, en tant qu’homme, a dû faire face à ce que beaucoup vive. Les langues écrites sont difficiles à manier, et à son époque il n’y avait rien pour aider les personnes atteintes de dyslexie par exemple. Nous avons tous nos faiblesses humaines, ça n’enlève rien aux autres talents qui fait un auteur. Mais, à une époque où on ne compte plus le nombre de logiciels, libres ou payants, qui aide à la correction, le nombre de site d’entre-aide à la relecture, à la bêta-lecture ou à la correction (gratuits ou payants), comparaison n’est pas raison.

Si l’on demande (avec raison) aux auteurs indépendants de faire attention aux règles du français, pourquoi les auteurs publiés traditionnellement devraient en être dispensés, tout génies qu’ils seraient?

" Le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de génie. " disait Victor Hugo.

Le génie n’accorde aucun droit, ne rend pas acceptable à quelques uns ce qui est inacceptable aux autres. Si le génie fascine, il peut aussi enfermer la personne ainsi libellée, l’incitant à la paresse, et lui faisant progressivement perdre toute notion de travail et d’effort. Le génie n’est pas inscrit dans l’ADN, et on a souvent vu dans l’histoire des esprits brillants perdre la raison ou mettre leur génie au service de causes injustes. Le génie peut parfois être synonyme de grandeur mais il peut aussi égarer, tromper, être mortifère. Dans tous les cas, il ne justifie pas de passe-droit.

Il est étonnant qu’au XXIè siècle on parle du génie comme en parlaient les philosophes et les auteurs du XVIIIè ou du XIXè. Au moins les jeunes auteurs qui partagent leurs écrits truffés de fautes en tout genre ont l’honnêteté de dire qu’ils se foutent des règles. Le “génie” moderne lui, à la malhonnêteté de se cacher derrière sa flemme.

Dans le même ordre d’idée, la personne avec qui j’ai parlé pendant une heure trente, m’a aussi dit qu’un écrivain, un vrai, ça n’avait même pas besoin d’écrire… J’aurais dû demander si un vrai chirurgien ça n’avait même pas besoin d’opérer (et pas besoin d’études pendant qu’on y était), mais j’ai préféré arrêter là le cours “Comment se trouver des excuses pour ne pas travailler en vous trouvant quelqu’un qui hurlera à votre génie”.

Merci Thibault pour ton forum en tout cas :wink: Je m’en vais faire ce que tout bon écrivain devrait faire… écrire :slight_smile:


#10

Quand je disais “l’orthographe ne compte pas tant qu’il y a du génie”, cela ne voulait pas dire “publier n’importe quoi n’importe comment”. Cela voulait dire : si un éditeur reçoit un manuscrit génial contenant beaucoup de fautes d’orthographe, il décidera de le publier mais le fera corriger par un correcteur professionnel. Le génie n’excuse pas la paresse, loin s’en faut. Désolé si je n’étais pas clair.


#11

P.-S. : Et je pense que c’était aussi dans ce sens que s’exprimait la personne dont tu parles, même si je m’avance sans doute. Aucun éditeur n’accepterait de publier volontairement un livre avec des fautes d’orthographe, quel que soit le talent de son auteur.


#12

Ta pensée me paraît un peu extrême dans le sens où tu tires une conclusion générale sur une petite remarque de quelqu’un dans le métier de l’édition. Toujours est-il que cette remarque a du sens. Mets-toi à la place de cette personne qui reçoit des manuscrits à longueur de journée et demande-toi ce qu’il cherche.

Demain, tu reçois deux lettres. Une bien écrite, sans rature, orthographe parfaite, et l’expéditeur te raconte qu’il a pris son thé à 17h avant de faire une partie de scrabble. P.S. : Ah oui, et il a oublié de te dire, il a reçu son pull par la poste !

L’autre lettre est dans un état un peu plus douteux, mal écrit, fautes de partout, écriture maladroite, et l’expéditeur te raconte qu’il a été témoin d’un meurtre dans la rue, te raconte tout en détail, le stress, l’adrénaline, comment il a essayé de défendre la victime, comment les secours sont arrivés.

Les éditeurs ont quand même le rôle de trouver l’histoire qui va prendre aux tripes et le fait qu’ils passent outre l’orthographe ne me semble pas si insensé que ça. Qu’est-ce qu’un petit travail de polissage (orthographe) face à tout un travail de fond, de recherche approfondie sur l’histoire ? Face à tes deux lettres, si on te donne la mission d’en choisir UNE, tu prendrais la première qui ne dit rien d’intéressant ou la seconde qui t’a mis un coup de poing dans la gueule ?

La même question se pose sûrement dans le monde des acteurs. L’acteur brouillon mais poignant VS l’acteur avec diction, tenue, présence impeccables mais… ennuyeux.

On parle ici en termes “polarisants” pour clarifier nos idées, mais la réalité est plus complexe. Il est certain que les éditeurs n’aiment pas lire des fautes toute la journée, qu’une petite lettre bien écrite et bien faite fait plaisir de temps en temps. Cependant, le prochain chef-d’œuvre se cache peut-être là où s’y attend le moins. Là où la forme n’emporte pas le fond.


#13

Le mieux est encore d’avoir et l’orthographe et le génie.


#14

Florian, si ma pensée paraît extrême, la tienne me paraît caricaturale :wink:
Oui on peut avoir beaucoup de talents qui font l’écrivain (le storytelling, le style, etc) mais encore une fois pourquoi opposer ça à l’orthographe? Un bon écrivain aujourd’hui n’a que très peu d’excuses par rapport à ses prédécesseurs. Nous avons aujourd’hui des moyens de combler nos lacunes en matière de grammaire, syntaxe et orthographe, grâce encore une fois, aux logiciels libres ou payants et/ ou aux correcteurs humains. Donc continuer à dire aux auteurs, et surtout aux plus jeunes d’entre nous, que ne pas corriger au mieux son manuscrits avant envoi parce que si leur histoire est béton, ça passera, n’est pas rendre service.
Il y a des éditeurs plus ou moins stricts sur les fautes, c’est vrai mais dire “le chef-d’oeuvre sauvera les meubles” c’est nous nourrir d’illusions. Combien de “chef-d’oeuvre” sont publiés par an en France? Les éditeurs ne sont pas sensibles qu’aux belles lettres mais doivent aussi suivre une logique commerciale. Si j’envoie mon “chef-d’oeuvre” demain à des éditeurs mais qu’ils ne trouvent pas le sujet vendeur, et bien il partira sûrement à la poubelle comme beaucoup d’autres.

Minimiser l’impact des fautes en tout genre chez les auteurs c’est comme dire à un étudiant qui prépare un concours : lors de ta dissertation, concentre-toi sur ton argumentaire, s’il y a des fautes, c’est pas grave, c’est le fond qui prime. Le correcteur mettra effectivement une bonne note pour les idées mais enlèvera des points pour l’orthographe (car oui, dans les concours, et les examens, les fautes font sauter des points). Pas de bol pour cet étudiant, là où il aurait pu avoir 18 sur 20 et être admis dans l’école, il n’a plus que 17,5 et un autre lui est passé devant. J’ai assez vu de jeunes pleurer leur année de prépa pour savoir que beaucoup de chose dans la vie se joue à quelques centièmes de points ou à quelques éléments qui auraient été possible d’éviter.

Les auteurs ont besoin d’être tiré par le haut, même si on aimerait croire que tout passera sur la base de notre génie supposé et même, parfois chez certains, avéré.

Bon dimanche à tous et à toutes :slight_smile:


#15

C’est normal qu’elle te paraisse caricaturale, puisqu’elle l’est. Et c’est par souci de clarté.

Bon dimanche. :wink:


#16

Encore une fois, je pense qu’on est tous d’accord sur le fait qu’il faut soigner son orthographe, ne serait-ce que par politesse envers qui nous lira. Mais une orthographe soignée ne saurait sauver un manuscrit.


#17

Sur l’orthographe, la ponctuation et autres subtilités :
Les poules sortaient, dès qu’on avait ouvert la grille.
Les poules sortaient, des cons avaient ouvert la grille.

Il est vingt heures, j’ai faim : on mange, les enfants !
Il est vingt heures, j’ai faim : on mange les enfants !

Donc, question de politesse, voire de vie ou de mort.