Selon vous, qu'est-ce qu'une bonne épigraphie ?


#1

Il m’arrive de trouver des épigraphies géniales, marquantes ; alors je les retiens et les associe pour toujours avec le roman.

Et puis d’autres : bof ; je me dis que ça a été bâclé, ou bien que le roman en question, pour x raisons, ne pouvait correctement être épigraphié. Il faudrait d’ailleurs trouver un nom pour cette maladie textuelle, si elle existe, l’épigraphobie ; ou l’affection d’un texte sur lequel aucune épigraphie ne trouve prise ?

Je n’ai pas encore trop pris le temps de formaliser ce qui discriminait selon moi les bonnes épigraphies des mauvaises, ce qui les plaçait dans l’une ou l’autre des catégories. Voulez-vous m’aider à le faire ?

Voici quelques réflexions que j’ai eues autour de ce qui pourrait faire une bonne épigraphie :

  • Très à propos sans révéler une once de ce qui se trame derrière
  • Peut être très courte, mais jamais trop longue
  • Poétique, stylée et profonde d’emblée ou bien froide et factuelle mais dont on pourra faire une seconde lecture une fois le livre terminé (ou même, dont on pourra anticiper une signification plus lourde avant d’entrer dans le livre)
  • Après y avoir pas mal réfléchi, je n’ai pas réussi à établir de règle sur la célébrité ou l’anonymat du texte présenté (le fait qu’il soit découvert ou non par le lecteur dans une majorité de cas)
  • De même pour sa provenance, peu importe qu’il soit tiré d’une chanson populaire, d’un grand roman classique, d’un obscur pamphlet ou d’une inaccessible œuvre de philosophie ; ça n’est pas son origine qui construit sa valeur
  • Intriguante (vous l’avez ?)
  • Hot take: pas la peine de se fatiguer sur la première page si on a bâclé la suite, il n’y pas de bonne épigraphie sans un bon roman derrière ; l’ensemble constitue une transaction
  • Une sorte d’inceste avec le titre

Enfin, quelle épigraphie vous a le plus marqué, et pourquoi ?

Pour moi — sans surprise — c’est une épigraphie de Darrieussecq, et c’est celle de Truismes, qui décrit la mise à mort d’un verrat. Parce qu’elle est surprenante et choquante de prime abord (l’égorgement de l’animal y est décrit de manière chirurgicale), puis poétique par anticipation ou en deuxième lecture, une fois le livre terminé.

À vous :books:


#2

On ne dit pas plutôt épigraphe ?

Souvent les épigraphes de King sont très courtes, des extraits de paroles de chanson, qui peuvent revenir littéralement dans l’histoire. Ça caractérise le genre populaire de cet auteur et le fait que ses textes sont traversés par une énergie similaire à celle qui traverse justement ces chansons.


#3

Ça me rappelle une discussion (écrite ou orale, je ne sais plus) que j’ai eu il y a longtemps avec la personne qui allait publier mon premier roman : “bla bla bla [je parle], il met en exergue de son livre… – Dites plutôt épigraphe. – …” Je me suis senti bête sur le coup, d’autant plus que je ne sais toujours pas pourquoi épigraphe est mieux qu’exergue. L’essentiel est sans doute ce qu’on y met.


#4

Je raffole des épigraphes. Stendhal les a snob, mais n’est-ce pas toujours le cas quand on cite un trait d’esprit (où l’épigraphe se confond avec l’épigramme – non, pas le morceau de viande). Par ailleurs, comme l’épigraphe perd en intérêt dès que le passage cité est ultra connu (il en deviendrait banal), ça donne une prime à la citation pointue. Inversement, il y a le cas décrit par Florian des citations populaires (paroles de chanson, réplique de série TV, etc.), et je trouve que ça fonctionne très bien. Pour un roman, j’aurais plutôt tendance à préférer un jeu de contraste : une citation antique pour une histoire hyper contemporaine, un extrait de Radiohead pour une romance de vampire néo-symboliste. C’est un peu l’équivalent de ses films historiques dont la BO est anachronique, ça crée un décalage intéressant.


#5

@thibault j’ai pensé à toi…

Pour un roman, j’aurais plutôt tendance à préférer un jeu de contraste : une citation antique pour une histoire hyper contemporaine

Exactement le choix du Goncourt 2018 :

Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux.
— Siracide, 44, 9.

Meilleur conseiller litt’ 2018 (and beyond) : )

Et moi je suis bonne pour lire Tristes Pontiques et y chercher quatre lignes tristes et poétiques qui feraient echo à mon texte (quelque chose me dit qu’il y aura de quoi…)


#6

Je ne savais pas que Marie Darrieussecq avait traduit Ovide, qui plus est ses lettres, merci pour la référence. Tu as commencé le Goncourt ?


#7

Things Marie Darrieussecq do :slight_smile:

(Traduire depuis le latin vers le français, ça fait partie de perks de l’agreg de lettres qui ne me donne pas de regrets…)

J’ai pas vraiment commencé le Goncourt, mais j’ai téléchargé l’extrait sur ma liseuse. Après Lize Spit, je suis pas certaine de vouloir me recoller à une histoire d’ados qui grandissent dans un désert culturel… J’ai l’impression que l’intrigue et l’univers du livre de Nicolas Mathieu a beaucoup de points communs avec Débâcle.


#8

Sinon, pour l’épigraphe de ton roman, il y a toujours Beth Ditto (au hasard “Do you need someone” de son EP solo). C’est moins chic qu’Ovide, mais tellement plus badass, avec ce soupçon de fragilité qui attendrit (on peut être badass et fragile, ce n’est pas contradictoire, ça a même un nom : la résilience).


#9

Une bonne épigraphe est aussi une épigraphe de romancier ou poète peu connu.

Exemple :

L’aurais-je donc inventé, le pinceau du couchant
sur la toile rugueuse de la terre,
l’huile dorée du soir sur les prairies et sur les bois ?

C’était pourtant comme la lampe sur la table avec le pain.

Philippe Jaccottet

(En tout cas, je ne le connaissais pas jusqu’aujourd’hui (apostrophe dans l’apostrophe (parenthèse dans la parenthèse)).)


#10

A propos de Jaccottet, voir pj (sur la poésie).
En 2007, il a été, de son vivant, sur la liste des auteurs à étudier en série L.


#11

C’est décidé, je suis poète. Je viens de trouver mon père spirituel.


#12

Tu me fais trop d’honneur…